Marama - Depuis 22 ans à la rue
- dorisdphotographe
- il y a 5 heures
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J’ai rencontré Marama en 2024. Lors des maraudes à Papeete avec l’équipe de rue Te Torea, ou au centre de jour de l’association. Le sourire, la force et l’énergie de cette femme m’avaient interpelée.
Marama a participé à mon exposition « Regards des sans-abris de Papeete ». Voici son portrait et son témoignage. Et ci-dessous, l’affiche de son film, « Ma Rue », projeté au FIFO 2026, où Marama joue le rôle de sa vie ; un documentaire de Elia Merlot et Mathilde Zampieri.
Marama
Depuis 22 ans à la rue
« Rangiroa, c’est un paradis sur terre. C’est là où j’ai grandi ! »
Aujourd’hui, Marama vit dans un squat égayé par des paréos fleuris. Elle y réside avec ses trois chiens, ses véritables amis. Il ne manque que l’eau courante et la présence de son compagnon, derrière les barreaux depuis six mois. Alors le quotidien est plus lourd toute seule. Surtout la corvée d’eau, quand il faut en trouver pour se laver, faire la lessive, et ramener une armée de bouteilles jusqu’au squat.
Le médecin lui a déconseillé de porter des charges lourdes, mais aujourd’hui, Marama n’a pas vraiment le choix. Il y a 37 ans, elle est née avec une main et une jambe dysfonctionnelles. Elle continue à claudiquer, malgré une intervention conséquente et trois ans de rééducation en France.
« RoboCop, Tortue Ninja ! » Des insultes qui accompagnent toute sa scolarité. La peur au ventre, Marama chape les cours : elle est exclue de l’établissement malgré de bons résultats scolaires.
Au décès de sa grand-mère qui élevait la fratrie à Rangiroa, les enfants sont placés durant plusieurs années dans différents foyers à Tahiti. À l’adolescence, ils atterrissent chez leurs parents qu’ils ne connaissent pas encore. Le couple est alcoolique, le père lubrique. Marama s’échappe la nuit pour éviter l’inceste. Son errance est précoce : elle fait ses premiers pas dans la rue à l’âge de 15 ans.
C’est là qu’elle rencontre un homme, il est ému par son sort, lui offrant une attention et une protection qui la sécurisent. Ensemble ils ont deux enfants, habitent dans des studios, jusqu’au retour de Marama chez sa mère. C’est un lieu gouverné par les fêtes et l’alcool, et ses deux petits lui sont retirés : sa fille de six ans et son fils d’un an et demi.

Marama tombe, dégringole, s’écroule. Elle atterrit à Tokani (centre de psychiatrie adulte) : tentative de suicide. « Il aura fallu que j’attente à ma vie pour obtenir une Cotorep (Commission technique d'orientation et de reclassement professionnel) ! » Elle ressort avec « les sous tombés du ciel », qui lui permettent de manger à sa faim, à défaut de se loger. Aujourd’hui, elle ne bénéficie plus de cette aide. Alors elle mendie, malgré la honte, ravalant sa fierté et son vif désir d’autonomie, pour ne plus vendre ni son corps, ni des stupéfiants.
Marama suit aujourd’hui une formation pour devenir auxiliaire de vie. Elle a déjà travaillé comme tatie en crèche, agent de nettoyage, a entrepris diverses formations, mais souhaite à présent se rapprocher des anciens. Il lui apportent une certaine paix, des paroles de sagesse, de l’authenticité aussi, dans un monde où il lui semble parfois difficile de démêler le vrai du faux.
Marama n’est pas très grande physiquement, mais sa grandeur est à l’intérieur. Un cœur généreux, empathique, attentionné, prêt à pardonner tout le mal qui lui a été fait. Son passé lui octroie une grande force, et lui a appris à ne compter que sur elle-même.
Parfois, elle pleure, se sent paruparu (affaiblie), puis se raisonne, et continue d’avancer. Depuis l’âge de 15 ans, Marama rêve du jour où elle sera riche : « ce jour-là, je sortirais tout le monde de la rue. Je voudrais que l’on récupère nos terres pour éviter de payer un loyer, y construire une cabane et un fa’a’apu. » Un lieu pour recréer un petit bout de paradis.

Témoignage recueilli le 18 mai 2024
Raconté par Marama, rédigé par Doris Ramseyer
Pour l'exposition "Regards des sans-abris de Papeete








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