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Le fabuleux cirque de Samoa

Article publié dans REVA Tahiti Magazine, juin 2023.


Les artistes du cirque de Samoa viennent des quatre coins du monde pour offrir un spectacle unique dans le Pacifique Sud.
Les artistes du cirque de Samoa viennent des quatre coins du monde pour offrir un spectacle unique dans le Pacifique Sud.

Unique en Océanie

Tupa’i Bruno Loyale, impresario du fabuleux cirque de Samoa

 

Démontée en deux jours à peine, comme une construction en Lego, la structure du chapiteau et ses installations réintègrent les containers. Ils ont servi de logement à toute la troupe, pendant deux mois. « Après le départ du cirque, il n’y aura plus que de l’herbe ici ; mais resteront pour toujours les rires, la joie et les souvenirs ; les gens seront un peu tristes, et moi aussi ! » confie Bruno Loyale, imprésario du cirque Samoa, à quelques jours du départ. Mais il retrouve aussitôt son sourire. « Le cirque ? C’est le plus beau métier du monde ! Parce que j’apporte de la joie ! »

 

Pendant deux mois, le cirque Samoa a fait vibrer le public polynésien.
Pendant deux mois, le cirque Samoa a fait vibrer le public polynésien.

 

Le directeur a rassemblé ses artistes pour le débriefing. La veille, ils ont donné comme toujours le meilleur d’eux-mêmes, pour faire vibrer le public polynésien.

Leurs yeux sont encore ensommeillés, mais déjà une nouvelle journée commence pour ces interprètes du bonheur, faite d’entraînements et de préparatifs.

La célèbre voix qui chaque soir anime le spectacle et électrise le public, énonce recommandations et formalités. Une voix qui dirige, respecte et plaisante aussi. La langue d’usage reste l’anglais, car les saltimbanques sont issus d’une dizaine de nations différentes. « Je présente le spectacle en français », précise Bruno, « Et même si les gens ne comprennent pas tout, je crois qu'ils aiment ma manière de faire ! »

Car l’homme est connu ici, depuis plus de 30 ans qu'il vient en Polynésie. « Tout le monde me reconnaît, me sourit, me demande des photos et des autographes ! » relève Bruno en riant. « I love Tahiti ! »


À gauche : Le public polynésien réserve un accueil chaleureux à Bruno Loyale, dont le métier est d’offrir de la joie !

À droite : Francis et Tetenda : des heures de répétition pour présenter un show stupéfiant.



Un cirque unique au monde

 

Quel personnage, quelle âme se cache sous cette voix de stentor? L’histoire de Bruno est multiculturelle, itinérante, artistique, entrepreneuriale aussi.

Ses gènes sont européens : un père franco-roumain, une mère italienne. Son pays de naissance bascule sur un autre continent : les États-Unis. Sa vie actuelle sillonne les plus grands espaces maritimes de la planète : l’océan Pacifique et Indien.

 

Bruno m’accueille chaleureusement chez lui, et désigne d'un geste ample l'espace dans lequel il vit en tournée : « C'est mon chez moi ici. » Un container dont l’espace est savamment utilisé, à l’image d’un bateau. « I was born in the circus », commence Bruno. Il naît dans l’un des plus grands cirques du monde, fondé par ses parents aux États-Unis, dans les années 1930. « Nous étions une toute petite famille. À cette époque mes parents travaillaient beaucoup, et n'avaient pas le temps de faire des enfants. Mon arrière-grand-père était déjà Monsieur Loyal ». Un rôle dont lui-même a hérité. Mais avant de présenter les numéros du cirque, Bruno a endossé bien d’autres casquettes.

 

Retour aux années 1950, un incendie éclate dans le cirque familial, destructeur, meurtrier. Les dispositifs de sécurité ne ressemblaient pas à ceux d'aujourd'hui. Sa famille émigre à Cuba, et reconstruit un autre cirque important. Nouveau coup du destin: Fidel Castro arrive au pouvoir. La troupe s’expatrie à nouveau. Cette fois-ci la famille se disperse : une partie se tourne vers les affaires, mais ses parents, artistes dans l’âme, recréent encore une fois un cirque à Porto Rico.

 

Le jeune homme a 14 ans quand son père décède. Bruno décide de reprendre le cirque de ses parents. Une petite structure qu'il apprend à déplacer, jusqu'à Mexico et tout autour de Porto Rico. Parallèlement Bruno s'instruit en autodidacte : « J’étais trop occupé pour fréquenter l'école ! » Avide d’apprendre, il puise la source de son savoir dans les bibliothèques. Il étudie la comptabilité, l'algèbre, la dactylographie, l'histoire, et la géographie. Une matière qui lui est chère, car dans sa carrière, il va parcourir une grande partie du monde !


 

  1. Yabu, le plus jeune artiste de la troupe âgé de 15 ans, termine avec brio son numéro d’acrobate.

  2. Reno, artiste népalaise , participe à de nombreux numéros, tous extraordinaires, dont le hu-la- hoop.

  3. Hilarant spectacle de contorsionniste

  4. et 5. Un spectacle unique pour les enfants, les petits comme les grands.


 

Amener le cirque au bout du monde

 

Son intellect se nourrit de livres, son physique de gymnastique. Quant à ses mains, elles vont bientôt approfondir la confection des chapiteaux de cirque auprès d’un maître en Italie.

À 19 ans, Bruno traverse l'Atlantique pour retrouver cet ancien ami de son père, tout en participant comme trapéziste dans un cirque en Italie et à Paris. Il repart outre-Atlantique avec un précieux savoir-faire en poche, car là-bas, personne ne crée de telles tentes en vinyle. Tout l’univers du cirque américain s’arrache les chapiteaux de Bruno.

Rapidement, son affaire passe d'une poignée d'employés à plus d'une centaine. Surpris par ce succès inattendu, Bruno apprend la gestion d'entreprise, toujours en self-made-man. À côté, il part en tournée avec son cirque deux fois par an aux États-Unis, avec artistes et animaux domptés, comme c’était alors l’usage.


Tatenda a été recruté en Afrique et collabore depuis quelques mois au cirque Samoa.
Tatenda a été recruté en Afrique et collabore depuis quelques mois au cirque Samoa.

Dans les années 1980, le businessman part pour un gros contrat de chapiteaux à Hawaï. Il rencontre des gens des îles, issus des Marshall, des Tonga et des Samoa. Bruno constate leur efficacité professionnelle, et leur demande s'ils ont déjà vu un cirque dans leur vie. Réponse : jamais.

C’est un choc pour Bruno. Retour dans les bibliothèques qu’il affectionne tant, où il épluche toute la documentation liée aux îles du Pacifique.

L’entrepreneur revient à Porto Rico transformé : « Mon cœur n'était plus dans la confection des tentes ». Après neuf ans dans le business, une nouvelle idée impérieuse émerge : « Je veux changer la donne, je veux amener ce spectacle là où il n'y en a jamais eu dans toute l'histoire du cirque : dans le Pacifique Sud ! » Bruno amènera le cirque de Samoa dans 27 îles-nations de l'océan Pacifique et Indien. « Je suis très fier d'avoir réalisé cela ! » confie-t-il.

C'est à cette période que l’imprésario s'installe aux îles Samoa. C'est sa base, sa maison, son chez lui. Son passeport et ses tatouages attestent l’appartenance à son pays d’adoption : « Je me sens très samoan ! » révèle-t-il.



Le clown du cirque de Samoa sait comment faire participer son public !
Le clown du cirque de Samoa sait comment faire participer son public !

 

Le cirque impacté par la Covid

 

Pendant une dizaine d’années, le cirque navigue d’île en île sur son propre bateau, jusqu’à ce que le navire fasse naufrage. Mais Bruno n'est pas du genre à abandonner. Désormais le cirque se déplacera autrement : en avion pour le personnel, en cargo pour le matériel. Un mode de transport coûteux, compliqué, surtout depuis la COVID.

 

La pandémie bloque le cirque pendant plus de trois ans à Samoa. Le pays ferme ses frontières plus longuement que les autres, suite à l’épidémie de rougeole responsable de nombreux décès.

Le cirque ne reçoit aucune subvention du gouvernement, et sans spectacles, ne génère aucun revenu non plus. Bruno ne peut se résoudre à licencier ses collaborateurs : c’est une période très difficile.

Mais 2023 est le come-back du cirque dans le Pacifique, avec Tahiti comme première étape, avant Noumea, la Réunion, Fidji, et tant d’autres îles…


 

 

  1. Reno est née au Népal, a appris le métier de cirque en Inde dès l’âge de 10 ans, avant d’être recrutée au cirque de Samoa avec sa sœur.

  2. Petite Polynésienne émerveillée devant ce numéro d’acrobatie.

  3. Grâce et adresse pour ce fascinant spectacle de tissu aérien.



L’esprit du Magic Circus of Samoa

 

Pourquoi continuer à déplacer le cirque à travers deux immenses océans, alors que les transports deviennent plus complexes à gérer ? Bruno explique : « Quelle autre distraction existe ici pour les enfants et leurs familles ? Il y a les baignades et les barbecues, mais je pense qu’il y a un besoin du cirque, de quelque chose de spécial, d’un moment extraordinaire pour les familles ! » Il poursuit : « J'offre toujours des billets gratuits aux enfants et aux personnes handicapées, et j’accueille les écoles partout où l'on passe ! »

 

Apporter un tel divertissement dans les îles du Pacifique impose un certain style de vie, inenvisageable pour un grand cirque européen. « Mes artistes ont l'habitude de vivre ainsi. Moi aussi j'aime cette simplicité, nous ne manquons de rien et nous sommes heureux ! » raconte Bruno en riant. L’équipe et son Monsieur Loyal vivent sous un chapiteau posé sur la terre battue d'Outumaoro, échauffée par le soleil ardent, ils dorment en containers, se douchent à l’extérieur, mangent sur place, où leur cuisinier samoan leur concocte des menus fortifiants. C'est à cette seule condition que le cirque peut offrir des billets abordables aux familles. Et leurs sourires en valent bien la peine.

 

« Nos conditions de vie sont cent fois meilleures par rapport au cirque indien où travaillaient mes deux artistes népalaises », explique Bruno. Reno et Rita exécutent un numéro extraordinaire, où suspendues précairement l’une à l’autre, elles tournoient dans le vide avec pour seul support un cerceau. Les deux sœurs ont débuté leur carrière d'acrobates en Inde alors qu’elles étaient enfants. « J'aime le cirque et apprendre des choses nouvelles », explique Reno, même si elle songe à une reconversion, car à 30 ans, le métier d’acrobate devient très exigeant.

Certains continuent le métier plus longtemps. Rene, surnommé Moro, est le doyen de la troupe. Il a 54 ans et enseigne à l’Ecole nationale de cirque à Cuba. « J’aime Tahiti, j’apprécie d’y faire du tourisme, mais le meilleur pour moi, c’est le spectacle quand la nuit arrive. »

 

À gauche : Cette année, le cirque de Samoa a présenté le plus petit homme du monde originaire de Colombie, Edward Nino Hernandez, âgé de 37 ans et mesurant 70 cm.

À droite : Le spectacle représente un moment fort pour les acrobates, et récompense tous leurs efforts.



Un cirque familial avant tout

 

En coulisses ils sont des gens ordinaires, mais sur scène ils ressemblent à des étoiles. Hormis que tous ces acrobates sont passionnés, d’un abord simple, jovial et chaleureux.

 

Bruno Loyale fonctionne en majorité avec des Samoans qu’il a lui-même formés. Francis Falanisis collabore depuis 11 ans avec Bruno. « Pour sortir de mon pays, il faut un haut niveau d’études. Pour moi, le cirque est une belle opportunité de voyage. Je suis danseur, puis j’ai développé beaucoup d’autres talents, notamment d’équilibrisme. C’est Bruno qui nous entraîne, on travaille dur », révèle l’acrobate, qui se sent à Tahiti comme chez lui, grâce à une famille tahitienne qui l’accueille pendant ses congés.

 

Bruno recrute aussi dans le monde entier, choisissant avec soin des personnes aussi talentueuses que sérieuses. Car la vie en communauté implique des notions de respect et de solidarité. Dennis, danseur de feu aux îles Samoa, intervient à plusieurs reprises pendant le spectacle : « Nous sommes comme une famille », explique-t-il.


À gauche : Rita tient son public en haleine : le ballon va-t-il tomber ?

À droite : Dennis, danseur de feu samoan. Le cirque tient à mettre en valeur la culture samoane grâce à des danses culturelles.



Aujourd’hui les engagements sont facilités avec internet. C'est ainsi que Tatenda et Yabu ont quitté leur Afrique natale pour rejoindre le cirque de Samoa. Yabu est le plus jeune artiste de la troupe. Il a 15 ans, vient d'Éthiopie, et réalise d’incroyables numéros d'acrobatie depuis deux mois à Tahiti. Pour sa première saison dans le Pacifique Sud, le jeune homme avoue : « C'est une grande expérience pour moi ! » Tatenda du Zimbabwe, 23 ans, renchérit : « Le cirque, c’est ma vie, j’aime ce que je fais ! » Dans ses numéros, sa tête repose en équilibre sur celle d’un autre acrobate, ou encore sur la barre d’une balançoire emportée dans les airs.



C’est Bruno Junior, le fils de Bruno Loyale, qui prendra la relève une fois que son père se retirera de la vie de cirque.
C’est Bruno Junior, le fils de Bruno Loyale, qui prendra la relève une fois que son père se retirera de la vie de cirque.

Bruno, 19 ans, est le fils de Bruno Loyale : « Le cirque, c'est ma vie normale, avec le voyage dans toutes les îles du Pacifique et de l'Océan Indien. » Bruno Junior parle notre langue, apprise dans les écoles des îles françaises pendant les tournées. « J'aime offrir de la joie, faire naître des sourires ».

Une personnalité posée et discrète, qui lâche au bout d’un moment, comme si c’était la chose la plus normale du monde : « J'ai commencé la moto quand j’avais 4 ans. Je participe au globe de la mort, c’est ce que je préfère par-dessus tout. J’aime les sensations, tout en restant très concentré, car si l'un des motards tombe, il entraîne tout le monde dans sa chute ». Bruno est aussi danseur et acrobate. Quand son père arrêtera le cirque, il se sent prêt à reprendre la suite.

 

Bruno Loyale a vu défiler de nombreux étés, comme il explique pour définir son âge.

Il promet que dans deux ou trois ans, il reviendra à Tahiti pour sa dernière représentation : « Ça sera quelque chose d’exceptionnel, notre meilleur show, avec le globe de la mort, et d'autres spectacles extraordinaires. Ce sera mon adieu au cirque ! »

 

Le cirque de Samoa continue d’amener son spectacle unique vers ceux qui n’en ont jamais vu de leur vie, selon le souhait de son fondateur. Pour amener des étoiles dans les yeux des enfants, de la magie dans le cœur des gens, et de l’exceptionnel dans l’ordinaire.



 



Un article à retrouver dans REVA Tahiti, juin 2023, un magazine de la compagnie Air Tahiti Nui produit par l'Agence Smile.





Texte et photos : Doris Ramseyer

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Doris D. — Photographe en Polynésie française

Mariage & reportage humain

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