Vivre « à la polynésienne »
- dorisdphotographe
- 27 févr.
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Article publié dans REVA Tahiti Magazine #93, octobre 2025.

La rivière coule comme une frontière entre les deux mondes. D’une part la route et son flux de véhicules, d’autre part l’univers préservé de Taievau Maraetaata. On s’immerge à mi-cuisse dans le cours d’eau pour rejoindre le terrain en contrebas : l’éloignement physique de la civilisation précède celui qui s’opère dans la tête. Bientôt on respirera au rythme de la nature, on lâchera prise pour communier avec le moment présent, on s’imprégnera du passage de ceux d’autrefois, les ancêtres, et de la sagesse de leurs messages.
Les mains dans la terre, la silhouette presque avalée par la verdure, Taievau Maraetaata est absorbé dans son fa'a'apu. Il choie ses végétaux, recouvre leur base de compost pour les nourrir, chante pour ceux qu’il plante, remercie terre et ciel de leur présence. « Un matin je suis venu ici. J’en avais marre de courir. Je suis venu sur cette terre familiale, Te-Rua-O-Hiti, et on a fait connaissance. J’ai demandé la permission de m’installer. » De cette union entre homme et terre est né un jardin qui nourrit et qui soigne. Chaque jour, Taievau mesure sa chance de vivre ici, entre montagne et océan. Il sourit, il brille, il rayonne.

Retour à la terre
Sur le foyer mijote le repas du soir. Un fumet appétissant s’en échappe : un coq à la papaye, plumé et dépecé dans l’après-midi. « La papaye, c’est comme de la pomme de terre ! Elle s’utilise en salade, à la vapeur, ou en ragoût. Ici, la papaïne va attendrir la viande », explique Taievau, qui ce soir dînera avec deux invités. Il alimente le feu, soulève le couvercle de la marmite et alonge sa préparation avec de l’eau. Puis il ramasse une noix de coco, la coupe en deux, râpe la chair, en extrait le lait : l’accompagnement de son plat est prêt. En fin de cuisson, il rajoutera des feuilles de patates douces, de manioc, de chou kanak et de katuk - pour prévenir l’anémie - qu’il a cueillies plus tôt dans son fa'a'apu.

Taievau est vêtu d’un simple pāreu et d’un chapeau tressé. Pas de savates, ni de montre au poignet : « une vie sans horaires, sauf ceux du ciel ». Pas d’eau courante - il récolte l’eau de pluie ou va la chercher à la source, pape 'ana'ana -, ni d’électricité - sauf un petit panneau solaire pour fournir l’énergie au téléphone portable, son lien avec les visiteurs. « Quand j’ai renoncé à l’électricité, à la télévision et à la radio, je me suis senti libéré. » Pas de supermarché non plus - ou exceptionnellement - et un peu de troc : « Ici, j’ai tout, la terre est généreuse ! »
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À gauche : Des feuilles du jardin pour une infusion à base de feuilles de sauge, de katuk et de basilic, aux nombreuses vertus médicinales.
À droite : Des feuilles de patate douce, de manioc, de chou kanak et de katuk seront rajoutées au plat de viande.
L’homme vit ici en autonomie complète. Tout pousse dans son jardin : cocos, papayes, patates douces, manioc, 'uru, taro, stevia, gynura (l’épinard de longévité), goyaves, ananas, fruits de la passion, citrons, pamplemousses, fara, miro, et tant d’autres plantes. « Avant, c’était un dépotoir », affirme Taievau, le cœur serré. Il en a fait un domaine à son image : simple, utile, florissant, destiné au partage. C’est un véritable retour aux racines.

Se dépouiller pour se libérer
Des animaux élevés en liberté complètent la subsistance : volailles et canards pour leurs œufs et leur chair, qui dévorent aussi les insectes nuisibles, ainsi que quelques cochons. Taievau les engraisse, puis stocke leur viande avec du gros sel, qui se conserve six mois en touque. Ses compagnons à quatre pattes, chats et chiens, le suivent dans toutes ses activités, quand il pêche, observe les baleines, sculpte, tresse, entretient sa cabane et son fa'a'apu, confectionne du tapa, prépare des rā'au ou du mono'i. Il réalise aussi son propre savon avec du citron, des écorces de pamplemousse, des feuilles de sauge et de citron, qu’il fait bouillir, puis verse dans une bassine avant de se laver à la rivière ou avec l’eau de pluie.
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À gauche : Taievau explique le sens des motifs marquisiens qu’il a sculptés.
À droite : Tous les jours, Taievau nourrit ses animaux à base des produits de son jardin ; la volaille fait partie de son autonomie alimentaire, pour sa chair et ses œufs.
Le corps de Taievau est taillé comme celui d’un arbre vigoureux, noueux et puissant, doté de la vivacité et de la souplesse d’un chasseur, au sens de l’observation aiguisé vers le monde visible comme de l’invisible. C’est un « homme qui sait », abritant ce précieux savoir avec humilité. Des connaissances empiriques et ancestrales, glanées lors de voyages, mais surtout reçues tel un héritage légué par ses parents. Une culture orale et traditionnelle, qu’il partage et divulgue à son peuple qui est comme sa propre chair, pour reconnecter les siens à leurs racines, à leur langue et leur terre. Il va à leur rencontre ou les accueille chez lui, avec le honi, le salut traditionnel : front contre front, nez contre nez, pour échanger le souffle de vie octroyé par Ta'aroa, le dieu créateur de tout.

Mānava
Taievau reçoit les visiteurs étrangers comme des invités – non comme des touristes -, honoré de leur présence. Ils prennent place dans la cabane en bois qu’il a construite, goûtent à la récolte du jour, et se laissent porter par la voix qui raconte la nature, ses secrets, la culture de son peuple, les choses simples et oubliées. Sa voix les berce, en même temps qu’elle les interpelle et les apaise. Certains finissent en larmes, ramenés à une réalité qui leur avait échappé. D’autres encore ne veulent plus partir, vivant ici un rêve. « Au contact de la nature, on devient plus fort. »

Avec eux, Taievau ne change pas son quotidien : il nettoie la plage des déchets inorganiques déposés par la mer, nourrit ses animaux, traverse son jardin d’éden, cueille des plantes, puis passe à la cuisine, chacun mettant la main à la pâte. Avant de repartir, les invités plantent un arbre pour communier avec la nature, un geste essentiel. « Quand nous sommes nés, nos parents nous ont déjà relié à elle. Ils ont planté un arbre en déposant le pūfenua, le placenta, symbolisant le lien entre l'homme et sa terre. » Il poursuit : « Dans un monde où l’on ne fait que prendre, il est important de donner. » Les visiteurs rentreront chargés de cette culture, de cette énergie qui continue à vibrer en eux.

La force des ancêtres
L’homme, dont le nom signifie « huit » ou « l’infini », s’approche respectueusement de son marae qu’il nomme va'a mata’eina’a, la pirogue spirituelle du district. Instant de recueillement, de communication avec les tupuna. Le silence végétal est accompagné du bruissement des vagues qui vont et viennent, du caquètement des poules, du bourdonnement des abeilles. Taievau confectionne une couronne de 'autī, une plante sacrée, et la dépose sur le marae : « Je remplis ces feuilles avec beaucoup de vœux, pour que les dieux prennent soin de notre Terre mère. »

Sur la plateforme reposent des pierres récoltées dans les îles. « Ce sont les pierres de mes ancêtres, je communique avec elles. » La pierre plate appartenait à sa mère pour faire le tapa, ramenée de Fatu Hiva, et le ramène dans le temps. Celle-ci, percée, sert à plomber une ligne de pêche traditionnelle. Celle-là a une forme de baleine, puna tohorā, orientée selon les saisons. Ici, une herminette avec son polissoir. Plus loin, un pilon pour les rā'au. Ces deux autres pierres sont d’origine volcanique, l’une ramenée du Kīlauea à Hawaii, l’autre du cœur de l’île de Tahiti. Chacune est imprégnée de mana.

Sur le marae, Taievau accueille ses invités qui viennent de loin avec la cérémonie du 'ava, « la boisson des dieux », qui nivelle les différences entre les êtres. C’est la puissance du 'ava, Piper methysticum, à nouveau autorisé depuis les années 2000.
Au rythme de la nature
Taievau est né à Fatu Hiva, aux Marquises, il y a plus de six décennies, issu d’une fratrie de seize enfants. Une île sur laquelle il n’y avait rien, hormis l’essentiel. C’est ce qui guide sa vie aujourd’hui. Une joyeuse sobriété, le goût du partage, le lien entre les générations, l’harmonie avec la nature, la communion avec les ancêtres.

Un jour, il a senti le battement profond d’un tambour dans ses entrailles : c’était l’appel de la terre qui résonnait en lui. Il a écouté cette voix sourde, impérieuse, et s’est installé ici, à Hitia'a o te rā, il y a dix ans. Dans son fa'a'apu, il a expérimenté, écouté la nature, appris les saisons et les lunes, connaît les vertus de ses plantes, respecte leur rythme, les saisons d'abondance et de disette.

Taievau parle avec les yeux, les mains, les bras, et tout le corps. C’est un homme d’action. Auparavant, il était guide sur l’autre côte et au cœur de l’île, avalant des dizaines de kilomètres au quotidien, sur les crêtes vertigineuses ou aux creux des vallées. Un athlète né qui n’a jamais souhaité concourir. Ses trophées sont ceux que lui offre la nature : la pluie tombée du ciel, le soleil qui réchauffe et fait pousser les plantes, le souffle de vie qui l’anime et qu’il honore, l’océan dont il est issu.

Au début était la mer
« Le peuple polynésien vient de la mer. Je remercie Ruahatu, le dieu de la mer, qui a amené mes ancêtres ici. » En 2012, Taievau rallie Tahiti depuis la Nouvelle-Zélande à bord de Fa'afaite avec un équipage qui utilise les techniques ancestrales de navigation. En 2014, il naviguera à bord de Hikianalia, veillant sur la pirogue Hōkūleʻa entre Hawaii et Tahiti, celle qui relie les peuples du Pacifique entre eux. « Nos ancêtres étaient un peuple qui naviguait sur des distances incroyables, sans boussole ni compas, grâce aux étoiles, aux nuages et au vol des oiseaux ; c’étaient de grands navigateurs. Ils avaient une vision astrale, immense. »
Mais c’est en 2010 que Taievau participe à l’odyssée la plus extraordinaire : « On a traversé l’océan Pacifique avec une pirogue à balancier pour aller de Tahiti à Shangaï, à l’exposition universelle, en pleine période de typhons. » Seize mille kilomètres, cent sept jours de navigation, neuf escales, quatre mois de périple pour six marins, sur une pirogue de 15 mètres, O Tahiti Nui Freedom. L’équipage essuie plusieurs coups de vents. En octobre, il affronte le typhon Chaba. Taievau se souvient du vent qui rugit, de la mer striée de blanc occultant sa robe bleue, des vagues hautes comme un palmier, dont la crête ne se distingue qu’en levant la tête, du fracas liquide, mousseux, qui retombe en léchant l’arrière de la pirogue. « Une nuit, j’ai failli y rester, quand la bôme est passée brusquement d’un bord à l’autre sous une violente rafale. Je suis revenu, pour les ancêtres, pour mon peuple. »

Sur la plage, le feu dispense sa lumière et sa chaleur dans la nuit noire, profonde et sereine. Elle a avalé l’océan, dont seul le roulement des vagues trahit la présence. Taievau contemple le ciel, l’infini. « Les ancêtres nous ont conduits ici, ils nous ont montré les voies, le chemin, ils ont laissé des traces, comme l’hameçon de Maui dans le ciel. » Demain, le soleil se lèvera sur une nouvelle journée, honorée par l’homme qui habite au bout du monde, au bout de l’île, celui qui s’inspire de l’existence des tupuna, et qui sourit à la vie.

Lexique :
'Autī : feuilles de la plante Cordyline fruticosa
Fa'a'apu : jardin, plantation
Fara : pandanus
Mana : puissance, pouvoir (surnaturel ou matériel)
Mānava : bienvenue (aux étrangers et visiteurs)
Marae : plate-forme en pierres où se déroulait les anciens cultes
Miro : bois de rose
Mono'i : huile de coco parfumée
Pāreu : pareo, pagne
Rā'au : médicament, bois, plante
Tapa : étoffe fabriquée à partir de l'écorce de plantes ou d’arbres
Tupuna : ancêtre
Un article à retrouver dans REVA Tahiti #93, un magazine de la compagnie Air Tahiti Nui,
produit par l'Agence Smile.

Texte et photos : Doris Ramseyer








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